Le go, art martial de l'esprit Si l'origine du jeu se perd dans la mythologie chinoise, les habitués du café Lescot, à Paris, connaissent les subtilités de ce damier semé de pions appelés pierres. Intuition, anticipation, batailles de territoires, poésie mathématique, le go a séduit bien des amateurs, comme les écrivains Georges Pérec et Jacques Roubaud. Encore confidentiel en France, il connaît un véritable essor dans toute l'Europe et sur Internet
ARTICLE PARU DANS L'ÉDITION DU 11 Juin 1998

DANS un café de la rue Pierre-Lescot, le Lescot, au cœur des Halles, au milieu des tables sur lesquelles des hommes et des femmes se penchent d'un air très concentré en poussant de grosses pastilles blanches ou noires, un vénérable Asiatique s'agite assez comiquement, en roulant des yeux comme dans les vieux films japonais, et en éructant à grand bruit : « Attention ! Le go, c'est de l'opium ! Oui, de l'opium ! Il y a une accoutumance : à la fin, on ne pense plus qu'à ça ! »

L'homme que tout le monde appelle maître Lim, avec un respect amusé pour son grand talent et ses dons de cabotin, sait de quoi il parle. C'est lui l'artisan du développement de ce jeu en France depuis trente ans. Et c'est avec indulgence qu'on le regarde tanguer entre les tables en semant la parole de Confucius : le go n'est pas bon pour les bonnes têtes. « Mais pour les petites têtes, ça les occupe. Pendant qu'ils jouent, ils ne boivent pas, ne font pas de conneries. J'ai dit ``petites têtes``, pas ``crétins``. Donc, ici, je suis le contrôleur des petites têtes. » Ce qu'avance maître Lim sur l'alcool, il est, hélas, le premier à le démentir, car il est tôt plongé dans la bière. Son jeu en souffre peut-être, mais l'homme reste drôle et les clients du Lescot sont des gens paisibles.

Pour autant que le go s'inspire du taoïsme et privilégie les intersections plutôt que les cases, on peut tracer son histoire récente en France comme l'intersection de deux lignes. Sur la première, on peut voir un éminent mathématicien, un des fondateurs de Bourbaki, Claude Chevalley, revenir d'un voyage au Japon avec la passion d'un jeu au moins deux fois millénaire, le go, et ne trouvant personne avec qui jouer à Paris. « Il choisit d'installer une partie commencée, chez lui », raconte Jacques Roubaud, qui fut son élève, poète, écrivain, auteur entre autres de La Belle Hortense et du Grand Incendie de Londres et qui s'est intéressé à la poétique mathématique à cause du go. « Et chaque fois qu'un étudiant passait à la maison et demandait de quoi il s'agissait, Chevalley le lui expliquait et lui communiquait le virus du jeu. »

Parmi ces visiteurs, élèves et amis, il s'en trouve trois, Jacques Roubaud, Pierre Lusson et Georges Pérec, qui décident, une fois séduits par le jeu, de lancer le go en France. Ils se retirent trois semaines au moulin d'Andé un haut lieu de rencontres culturelles et rédigent un Petit traité invitant à la découverte de l'art subtil du go. Puis ils font la connaissance d'un amateur qui allait ouvrir un magasin-librairie de jeux rue de Médicis, à l'enseigne de L'Impensé radical. Ils s'y installent et y proposent des parties d'initiation au go aux visiteurs.

C'est là que l'on croise l'autre ligne, partie de Corée, celle-ci. Eugène Lim Yo Yun, né en 1934, après avoir étudié les langues (français, anglais, chinois, japonais, coréen) et travaillé un temps, selon son expression, comme « prof' bidon », parce que, s'il écrit bien, il prononce fort mal les langues étrangères, se déclare dégoûté de la Corée et part en Malaisie pour aboutir plus tard en France, à Paris, juste après mai 68. Un jour, il passe devant L'Impensé radical et voit des jeunes normaliens jouer au go, assez maladroitement par rapport à ce qu'il connaît. Il entre, propose d'échanger des leçons de go contre des cours de français, et c'est ainsi que toute une génération de normaliens et de polytechniciens est formée par maître Lim, rue de Médicis d'abord, puis à Montparnasse, au café Le Trait d'union, et à présent au Lescot.

Pourquoi ces deux lignes se sont-elles croisées, ou plutôt qu'est-ce qui, chez ces jeunes et brillants esprits, s'est trouvé stimulé par le go ?

On ignore l'origine exacte du jeu. Elle se perd dans la mythologie historique chinoise. On dit qu'un empereur, quelque deux mille ans avant notre ère, aurait inventé ce jeu pour distraire son fils. On souligne ses liens avec le taoïsme, le confucianisme, le Yijing (philosophie des mutations du monde) et la stratégie de Sun Tse, qui vécut au VIe siècle avant Jésus-Christ. Le go est un art martial de l'esprit, qui fait partie des quatre arts royaux auxquels pouvaient s'adonner les empereurs chinois et japonais, avec la calligraphie, la peinture et la musique. Au IIe siècle après J-C, le jeu gagne la Corée, puis, au VIe siècle, le Japon, qui se passionne pour ces maîtres spirituels de l'Asie qu'étaient les Chinois. Les voyageurs japonais ramènent à la cour impériale l'écriture, les bonsaïs et le go. En les perfectionnant, comme toujours.

Pour jouer au go, il faut un damier, le goban, sur lequel est tracée une grille de 19 lignes et 19 colonnes, soit 361 intersections. Les pions sont appelés pierres. Elles sont noires ou blanches. Généralement livrées par 180, leur nombre est en fait illimité. Le go se joue à deux. Noir commence en posant une pierre noire sur une intersection de la grille. Blanc fait de même et ainsi de suite. Les pierres ne sont jamais déplacées. Une pierre dispose d'autant de libertés que d'intersections libres autour d'elle. Quand les pierres adverses l'encerclent et qu'elle n'a plus de liberté, une pierre est prise et retirée du goban. Noir et Blanc se livrent ainsi une bataille de territoires, visant à se créer le plus grand domaine possible et à faire le plus grand nombre de prisonniers. Quand il n'y a plus rien à gagner pour les deux joueurs, la partie est finie et on fait le décompte des points, c'est-à-dire les intersections restées libres dans chaque camp. Cela dit en résumant fortement.

Pour se faire une idée grandiose de ce que fut le go dans un passé encore proche, avec tout son luxe de subtilités, ses caprices de divas, ses enjeux extraordinaires et ses péripéties splendides, il faut lire le roman de Yasunari Kawabata Le Maître ou le tournoi de go, qui reprend sous d'autres noms une des dernières parties célèbres d'un grand maître, en 1938, qui laissa ses dernières forces dans un tournoi de plusieurs mois et en mourut. Les deux partenaires exigent sans arrêt des conditions plus propices à leur inspiration, de meilleures chambres, l'éloignement d'un torrent, d'un bruit, autant de fantaisies qu'on retrouve chez les joueurs d'échecs et les cantatrices. Le jeune joueur représente la nouvelle manière du go, plus violente, plus directe, et le maître qui détient tout le savoir ancien se défend avec l'élégance d'un temps révolu. Il témoigne de l'époque où ce jeu et la philosophie, morale et politique, étaient en harmonie. Ce n'est plus le cas, indique avec nostalgie Kawabata. Aujourd'hui, une partie en club se joue en général en une heure pour chaque joueur, avec pendule.

DE fait, il existe désormais maintes fédérations de go dans le monde. Les joueurs sont classés selon leur adresse en divers kyus, qui sont un peu l'équivalent des ceintures au judo, après quoi ils passent au stade des dans, de premier dan jusqu'à neuvième dan ; au-delà, on est dans un flou que seul un tournoi peut trancher. Un joueur professionnel vit du go : par les leçons qu'il donne et par les tournois qu'il remporte, car ces derniers sont richement dotés. « Actuellement, indique Bernard Dubois, ancien directeur d'hôpital et président de la Fédération française de go, les tournois au Japon sont sponsorisés par de grands journaux et la télévision. Un vainqueur de tournoi peut toucher 2 millions de francs. En France, c'est beaucoup plus confidentiel encore. Le championnat a lieu en août-septembre : 55 % des joueurs viennent de province, 45 % d'Ile-de-France. Le jeu se développe et des chaînes de grands magasins vendent en promotion des jeux de go. »

Bernard Dubois a choisi pour maître un jeune homme de vingt-sept ans, Farid ben Malek, qui est sixième dan et professeur de go, et avait commencé par les échecs à l'âge de quatre ans. Puis il a fait connaissance avec le go, qui lui a semblé plus ouvert, et s'y est complètement adonné à partir de quinze ans. Tous les deux sont d'accord pour constater l'évidente supériorité du go sur les échecs. Les déboires de Kasparov devant l'ordinateur d'IBM Deep Blue sont éloquents : « De très grands joueurs sont balayés par les machines, explique Bernard Dubois. L'avantage du go est que sa combinatoire est telle que les plus optimistes pensent qu'on ne pourra pas mettre au point un programme informatique sérieux pour le battre avant un siècle. Les échecs ont 64 cases. Le go a 361 intersections. Les pièces des échecs ont des fonctions bien précises. Au go, chacun joue à son tour, où il veut. La part d'intuition est énorme. Ça ne peut pas être une machine froide, tous les tempéraments peuvent s'y exprimer. C'est très simple à apprendre, très compliqué à creuser. »

Dans les années qui ont suivi son introduction en Occident, le go a été magnifié par ses néophytes. On a voulu voir en lui une panacée philosophique, un traité d'art militaire. Le mathématicien américain Scott A. Boorman, l'auteur de Go et Mao, a développé la thèse d'un Mao Zedong utilisant les règles du go pour réussir sa Longue Marche. Bernard Dubois et Farid ben Malek sont sceptiques. Jacques Roubaud, lui, estime plus probable que les Japonais ont eu recours au go dans leur stratégie d'occupation des îles du Pacifique pendant la seconde guerre mondiale.

Quelle est la situation du go dans le monde, aujourd'hui ? Les joueurs les plus forts, et notamment Lee Chang Ho, le champion du monde, qui a vingt-deux ans, se trouvent en Corée, où la vogue bat son plein, d'autant que le go se démode au Japon, l'ennemi héréditaire. Donc, il est temps de battre les Japonais. Ceux-ci ont longtemps été les meilleurs et il est encore d'usage pour un homme d'affaires d'indiquer sur sa carte de visite son rang au go, au minimum premier dan. Comme le nombre des aspirants à ce grade est supérieur aux talents réels qui le méritent vraiment, on a un peu assoupli la barrière du premier dan. « Ce qui explique, dit Pierre Colmez, trente-cinq ans, chercheur en mathématiques au CNRS, cinquième dan et champion de France, qu'il y ait entre les Français et les Japonais une différence de trois pierres [une pierre est un coup d'avance, un avantage concédé par le plus fort pour rééquilibrer les forces en présence], en faveur des Français. Les Japonais se font systématiquement battre en arrivant chez nous. Ils ne nous trouvent pas polis. A Normale, de nos jours, on joue moins au go que dans les années 70. Ce serait plutôt le tour des jeux de rôles. »

LE temps où on enseignait le go aux hommes d'affaires français pour leur permettre de rivaliser avec leurs homologues japonais est révolu. Comme la période baba-cool et soixante-huitarde. Mais le go est bien présent en Europe, en Roumanie et aux Pays-Bas. En France, Bernard Dubois estime à mille deux cents le nombre d'adhérents licenciés qui paient une cotisation à la fédération. Ce qui signifie beaucoup plus de joueurs, en réalité. Des tournois réguliers, comme celui qui s'est disputé à Antony (Hauts-de-Seine) en début d'année, regroupent cent quarante joueurs inscrits, pour un premier prix doté de 3 000 francs, dans une atmosphère très conviviale. Les trois premières places ont été prises par des joueurs chinois, de plus en plus nombreux en France depuis les événements de Tiananmen.

Il y a des revues de go, comme Noir et Blanc, trimestrielle, entièrement rédigée par maître Lim, ou Go, revue française de go. En anglais, on trouve Go World. Les fans d'Internet disposent d'un site de go, l'International Go Servant, qui permet aux insomniaques de jouer en temps réel avec le monde entier ; on compte qu'il y a en permanence trois cents joueurs disponibles sur la Toile. Pour les Parisiens, outre le Lescot et les clubs classiques, un restaurant a ouvert une salle réservée au go, El Casot, 5, rue de Normandie, dans le 3e arrondissement.

Pierre Aroutcheff, auteur de deux manuels, Le Jeu de go et Perfectionnement au go, venu au go après une émission de télévision et une cuisante défaite contre l'Ardéchois Denis Feldman, considéré comme un génie dans le milieu français, estime qu'on est proche, en France, de la masse critique : « La masse à partir de laquelle le jeu va se développer vraiment. C'est quand même un défi de comprendre le jeu le plus astucieux qu'on ait jamais conçu. Et ça rapproche l'Orient. Au premier contact avec l'Inde et la Chine, on a pensé arts martiaux et charmeurs de serpents. Puis on a appris à voir une philosophie derrière le judo, et le yoga derrière le fakir. En un sens, grâce au go, la Chine et le Japon sont un peu moins loin. Ce n'est pas si mal. C'est aussi cela le travail des pierres. »

MICHEL BRAUDEAU

  






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